Vers 1995, je suis tombé sur un livre de 680 pages que mon père avait ramené du bureau. Il s’agissait de la première édition de l’ouvrage Excellence in Public Relations and Communications Management, de James E. Grunig. Fasciné comme je l’étais depuis longtemps par le métier de relations publiques qu’exerçait mon père et par les livres scolaires, j’ai décidé d’entreprendre sa lecture. D’emblée, le nombre de pages consacrées en préambule au concept de la vision du monde m’a sidéré. J’avais 19 ans à l’époque, sans connaissance réelle du monde et la place de la vision du monde dans ce manuel de relations publiques me dépassait.
Il m’a fallu dix ans, une mutation à Toronto et un chauffeur de taxi avec une vision du monde bien particulière, pour que ce concept prenne alors tout son sens. J’ai du mal à l’avouer, mais voilà, il me faut l’expliquer. Pendant une course de 20 minutes en taxi de mon condo à l’aéroport, ce chauffeur m’a révélé qu’il croyait dans les crimes d’honneur, qu’il jugeait qu’on pouvait tuer ou battre sa femme ou un membre de sa famille, tout cela au nom de l’honneur de son patrimoine et de sa lignée. Je suis descendu de son véhicule, la tête en vrille et complètement ébranlé, en lui exprimant la valeur que je portais à la vie et au respect de chaque personne. Il s’est excusé de s’être tant livré à moi.
J’ai alors réalisé en une fraction de seconde, malgré une valse maladroite et abrupte pour prendre congé, qu’une certaine base commune de la vision du monde constitue une prémisse absolument nécessaire pour une communication efficace entre deux individus. En cet échange bref et d’une honnêteté brutale, nous n’étions pas seulement en désaccord; nous voyions le monde à travers des lunettes complètement différentes. Ce chauffeur privilégiait son idée de l’honneur; tandis que je plaçais la vie et le respect de la liberté d’autrui avant tout. Tout compromis semblait hors de portée.
Depuis, je repense à cet homme, particulièrement aujourd’hui que nous sommes témoins d’événements bouleversants qui secouent le continent. Je ne peux m’empêcher de penser que nous sommes confrontés à des visions du monde fondamentalement asymétriques – et ce, à une échelle de masse.
Je ne me souviens malheureusement pas de la solution proposée par Grunig pour remédier aux visions divergentes du monde. Peut-être se trouve-t-elle dans son livre. Maintenant que je mets en pratique son style de relations publiques depuis 15 ans, j’ose avancer que tout commence par l’écoute et la reconnaissance de nos différences. Mais encore faut-il que les deux parties respectent la vie, la liberté, la valeur inhérente à autrui et la démocratie.